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Annuario 2000
p. 237
Des interférences politico-diplomatiques
roumaino-italiennes,
pendant les années 1914-1916
Constantin Buºe,
Université de
Bucarest
Les conditions historiques concrètes, objectives et subjectives
à la fois, ont contribué au rapprochement et, souvent, à la coopération
entre la Roumanie et l’Italie, pendant les dernières décénies du XIXème
siècle et les premières décénies du XXème
siècle.
Par des raisons connues et pleinement justifiées, les deux pays ont été
alliés aux Pouvoirs Centraux - l’Italie en 1882, en résultant la Triple
Alliance et la Roumanie, en 1883.
Des objectifs de nature nationale ont déterminé, tant pour l’Italie que
pour la Roumanie, après 1900, mais surtout pendant la période des deux
guerres balkaniques, de s’éloigner de
l’Autriche-Hongrie et de se rapprocher de l’Entente dans l’espoir d’accomplir leurs aspirations
nationales.
L’Autriche-Hongrie, ayant 625.000 km2 et une population
d’environ 50.000.000 d’habitants, représentait à la veille de la
première Guerre mondiale un conglomérat de peuples “un goulach
politique” pas tellement “une prison des peuples”, mais plutôt “un asile
d’aliénés pour les nationalistes exaspérés”[1]. Le grand
historien français Pierre Renouvin cite la reflexion découragée d’un homme
d’état austro-hongrois: Huit nations, dix-sept pays, vingt groupes
parlementaires, vingt-sept partis”[2].
En ce qui concerne la Roumanie, certaines constatations de quelques
personnalités politiques et militaires sont particulièrement
significatives. Ainsi, Franz Conrad von Hoetzendorf, le Chef de l’État Major
Général de l’armée d’Autriche-Hongrie, dans une lettre du 3 novembre 1913,
adressée au ministre des Affaires Etrangères, Leopold Berchtold,
exprimait son opinion, selon laquelle: “on ne peut plus compter sur une
Roumanie qui serait de notre côté dans une future guerre”, bien au contraire
“la Roumanie pourrait se trouver même parmi nos ennemis”[3].
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Conformément à un rapport de la Légation Allemande à
Bucarest, adressé à Bethmann-Holweg, le 9 décembre 1913, “l’état
d’esprit contre l’Autriche-Hongrie est répendu dans tout le pays” et on
insistait sur le fait que “la plus mauvaise des choses est qu’il s’est insinué,
même dans l’armée”[4].
Dans ces conditions, tout comme écrivait O. Czernin, le ministre de Vienne
à Bucarest, au même Leopold Berchtold, le 11 mars 1914,
“l’alliance roumaino-autrichienne (Le Traité de 1883, renouvelé le 12 février
1913) est à ce moment un acte sans valeur” et “dans le cas d’un conflit
de nature belliciste la Roumanie ne se trouvera pas au côté de la Monarchie”[5].
Convaincu de tout ce qui se passait à travers les Carpates, Leopold
Berchtold en s’adressanr le 26 mars 1914 à son représentant à
Bucarest, O. Czernin, concluait que “je ne peux que partager l’opinion de Votre
Excellence, qu’en ce moment nous n’avons pas le droit de nous faire des
illusions sur l’état d’esprit général du
peuple roumain à notre égard et de la valeur réelle de l’alliance
avec la Roumanie”[6].
Comme pour épargner les possibles illusions de Vienne, Czernin relatait
quelques jours après, à Berchtold: “Sa majesté, le Roi Charles,
m’a dit que «de la manière dont les choses se déroulent momentanément,
la Roumanie ne peut pas aller dans une guerre au côté de la Monarchie»“[7].
L’évolution de la politique extérieure roumaine était poursuivie attentivement
et avec un intérêt de plus en plus grand, au fur et à mesure que
la situation internationale se dirigeait inévitablement vers la guerre,
à Vienne et à Berlin, ainsi que dans les capitales de l’Entente,
mais également à Rome où les gestes de la diplomatie italienne
ressemblaient de plus en plus à ceux de la diplomatie roumaine. Le
ministre d’Italie à Bucarest, ainsi que les autres membres de la
Légation, enregistraient, non sans une certaine satisfaction, les gestes pas du
tout amicaux de la société civile roumaine vis-à-vis de
l’Autriche-Hongrie, parmi lesquels ceux organisés par la Ligue Culturelle, tout
comme était informé, le 1-er avril 1914, le ministre italien des Affaires
étrangères, le marquis de San Giuliano, par le premier secrétaire de la
Légation de Bucarest, G. Auriti[8].
L’oppression nationale et la politique agressive des cercles politiques de
la double Monarchie ont déterminé le cours des actions diplomatiques
entreprises par les autorités de Bucarest et de Rome.
Selon les affirmations de Giovanni Giolitti, les plans d’agression
d’Autriche-Hongrie contre la Serbie se sont dévoilés pendant la Première
Guerre balkanique, dans le cadre de la Conférence des Ambassadeurs, lorsque les
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diplomates de Vienne
ont communiqué aux représentants de l’Allemagne et de l’Italie l’intension
d’attaquer l’état voisin[9].
L’action indépendante de la Roumanie, pendant la Seconde Guerre balkanique,
à côté de la Serbie et contre une Bulgarie pro-Vienne, l’hostilité croissante
de l’opinion publique roumaine envers la politique menée vis-à-vis des
Roumains de la Monarchie et, également le danger d’une rupture d’allience par
la Roumanie, ont déterminé le gouvernement de l’Autriche-Hongrie, à
demander la publication immédiate du Traité secret d’Alliance de 1883.
L’opposition de Czernin a empêché cette chose-là.
En même temps, le président de la République Française, Raymond
Poincaré pouvait être enchanté du fait que la “Roumanie s’est libérée de
la tutelle autrichienne”[10].
Sans doute, des constatations similaires, sur le comportement de la
diplomatie italienne, ont pu être faites même avant, à
Vienne, à Berlin et à Paris.
De la même façon, ces évolutions dans le cadre de la Triple Alliance
ont favorisé la réalisation, même avant l’année 1914, du rapprochement et
puis, de la collaboration politico-diplomatique entre la Roumanie et l’Italie,
ce qui correspondait à l’intérêt des deux états.
Quand la crise de juin-juillet 1914 a éclaté, le gouvernement de Vienne n’a
tenu au courant ni le gouvernement de Rome, ni celui de Bucarest, en tant
qu’alliés, sur le déroulement des événements, ce qui a été ressenti comme un
affront. C’est pour cela que le 28 juin, le marquis Antonio de San Giuliano a
demandé au baron Carlo Fasciotti, son ministre à Bucarest, d’annoncer
que le gouvernement italien ne se considérait pas obligé “d’accorder assistance
à l’Autriche et suggerait que si la Roumanie avait l’intention de rester
neutre, elle devrait établir un accord de neutralité et d’action conciliatrice”[11].
C’est ainsi que les 2 et 3 août 1914, l’Italie et la Roumanie,
à la fois, ont déclaré leur neutralité dans la guerre déclenchée par
l’Autriche-Hongrie contre la Serbie, justifiant cette attitude par le fait que
les deux pays alliés n’ont été ni informés, ni consultés sur l’action
déclenchée, et qu’un casus foederis
demandé par le Traité d’alliance n’existait pas[12].
Le gouvernement de l’Italie avait communiqué sa décision au gouvernement de
la Roumanie, avant la Réunion du Conseil de la Couronne de Sinaïa, le 3
août 1914, ce qui a produit une forte impression sur la Roumanie et sans
doute a pesé dans l’adoption d’une même attitude de neutralité par les
Roumains.
On a suivi des consultations fréquentes entre le gouvernement roumain et
italien, par l’intermédiaire du baron Carlo Fasciotti, qui, au 12 août
1914, communiquait au marquis San Giuliano qu’ “un accord entre l’Italie et la
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Roumanie me semble
très désiré”[13]. Il a été
envoyé à Rome une mission d’information dirigée par le président de l’Académie
Roumaine, le professeur Constantin Istrate, qui, au milieu du mois de septembre
1914, a eu des discussion avec Luigi Borsarelli sous-secrétaire d’état au
ministère des Affaires étrangères, et le premier ministre Antonio
Salandra. Simultanément, à Bucarest, on a eu beaucoup d’entretiens entre
Carrlo Fasciotti et Porumbaru, le ministre des Affaires étrangères et I. I. C. Brãtianu, le
premier ministre. En se rapportant à ces démarches, Fasciotti écrivait
au premier Ministre Antonio Salandra, le 19 septembre, dans des termes
très fermes: “Moi, je répète que nous, si nous sommes intéressés
de ne pas rester seuls, il faut nous décider à consolider l’accord avec
ce gouvernement, qui autrement, prendra naturellement à ses risques et
périls la décision imposée par l’intérêt et la volonté du peuple”[14]. Ces
discussions et consultations ont mené à la signature d’un accord
roumaino-italien, à Bucarest, le 23 septembre, dont le texte avait été
avancé par le marquis San Giuliano.
Un jour avant la signature du document, Fasciotti communiquait au Premier
Ministre Antonio Salandra que Brãtianu “a accepté sans réserve le texte de l’accord parce qu’il
correspondait entièrement aux sentiments et aux désirs du gouvernement
roumain” et, “pour faire immédiatement la preuve de la décision ferme du
gouvernement de se maintenir dans des relations sincères, cordiales et
continues avec nous, […] il m’a communiqué, à titre strictement
confidentiel, que le ministre russe a demandé que l’armée roumaine occupe la
Bucovine et la Transilvanie, en ajoutant, qu’une fois, la guerre finie
l’attribution définitive des territoires sera faite en respectant le principe
des nationalités”[15].
L’accord reflète le stade avancé du rapprochement et de la
coopération roumaino-italienne et il statuait l’engagement des deux pays: de ne
pas abandonner la neutralité sans s’informer réciproquement, huit jours au
préalable; garder un contact permanent et se consulter sur tous les
problèmes d’intérêt commun; “se concerter d’une telle
manière pour prendre une même attitude en vue de sauvegarder leurs
intérêts, tant dans le but de maintenir la neutralité et une éventuelle
médiation que dans le cas où leurs intérêts étant préjudiciés ou
menacés, le maintient de leur neutralité ne sera plus possible”; garder le
secret absolu sur cet accord[16].
Le Baron Carlo Fasciotti avait attiré l’attention sur le fait que l’accord
“restera lettre morte s’il n’est pas suivi d’un échange intensif d’idées et
d’informations entre les deux gouvernements. C’est ainsi que Monsieur Brãtianu
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conprend cet accord
[…] et seulement de cette façon l’accord pourra être avantageux”[17].
La même idée se retrouve dans le cadre de la discussion qui a eu lieu
à Sankt Petersburg, le 7 octobre
1914, entre le ministre de la Roumanie, C. Diamandy et son homologue italien,
celui-ci soulignant la nécessité d’un contact permanent entre Rome et Bucarest,
en vue de “l’obtention des territoires de la monarchie qui leur revenaient”[18].
Le gouvernement roumain, tout comme le gouvernement italien, comptaient que
le pas suivant à entreprendre devait être le rapprochement de
l’Entente par l’obtention de garanties que leurs idéaux et revendications
jouiront de son appui. L’essentiel pour Brãtianu était que le rapprochement d’Entente soit fait
après la constitution du groupe Roumanie-Italie, donc aller aux
négociations solidairement, fait qui contribuerait à l’accroissement de
leurs chances dans la réalisation des objectifs fondamentaux et, en même
temps, il exercerait une influence bénéfique pour l’Entente, vis-à-vis
de l’attitude de la Grèce et de la Bulgarie.
Le 17 novembre 1994, le ministre de la Roumanie à Rome, Ghica,
relatait une conversation eue avec le ministre des Affaires Etrangères,
Sidney Sonnino, qui a insisté tant sur les idées “exprimées aussi par le premier
ministre, regardant la similitude de situation entre la Roumanie et l’Italie,
que sur les possibilités d’établir certains points de contact et d’appui”[19].
Dans la seconde moitié du mois de novembre, relatait le même Ghica,
dans la presse italienne ont apparu beaucoup d’articles où on parlait de
“l’action décisive de la Roumanie et de l’Italie qui devrait être
exercée, dans peu de temps, en vue de la guerre européenne”[20].
En décembre 1914, le colonel Vasile Rudeanu, muni d’instructions de la part
du chef du gouvernement roumain, arrivait à Rome pour une mission
spéciale. Celui-ci devait commander de l’armement et des munitions, ce qui fut
fait. En même temps, V. Rudeanu a transmis au Roi Victor Emanuel et au
premier ministre, Salandra, le désir du gouvernement de Bucarest de “suivre” la
politique de l’Italie “et, le cas échéant, d’entrer auprès d’elle dans
la guerre”[21].
Mais, le colonel Roudeanu devait préciser aux dirigeants de l’Italie, que
l’engagement de la Roumanie dans la guerre supposait deux conditions
fondamentales: la reconnaissance des revendications nationales et l’appui en
armement, munition et matériel de guerre pour l’armée roumaine[22].
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À l’accueil de l’émissaire roumain, le roi Victor Emanuel III, en exprimant
certaines réserves en ce qui concerne l’appui immédiat en armement, a déclaré
que “les aspirations du peuple roumain sont justes, légitimes, et pourraient
encore être plus enrichies”[23].
V. Rudeanu a eu des rencontres cordiales avec le premier Ministre Salandra,
avec le ministre des Affaires Etrangères, Sonnino, et avec le général
Dell’Olio, le responsable de l’industrie italienne de la production d’armement.
Le ministre des Affaires Etrangères, Sonnino, en tant que diplomat,
donc avec une effusion réduite, a déclaré à V. Rudeanu qu’il ne
s’opposait pas à ce que l’Italie soutienne la dotation et la préparation
de l’armée roumaine pour la guerre, qu’il trouvait les revendications de
territoires formulées par le chef du gouvernement roumain “justifiées”, mais il
était clair qu’ “en ce qui concerne la Bucovine et le Banat on aura de grandes
difficultés”[24].
Lorsque, le 25 décembre 1914, les ambassadeurs de l’Allemagne et
d’Autriche-Hongrie à Washington ont suggéré au président W. Wilson une
éventuelle médiation de paix, Brãtianu, en apprenant cela, a discuté
immédiatement avec le baron Carlo Fasciotti, et lui a demandé “si, d’une
certaine manière, le gouvernement de l’Italie ne considère pas
qu’il est opportun de faire un pas en avant dans l’accord entre les deux pays”[25].
Le gouvernement italien, informé sur les discussions qui ont eu lieu, a
considéré nécessaire de répondre à Brãtianu que l’accord existant entre les deux pays est vaste
et également que l’attitude de neutralité adoptée était justifiée.
Insatisfait par les renseignements reçus de Rome, le premier ministre
roumain a considéré nécessaire une discussion sur les aspects importants qui
devront contribuer à l’extension de la coopération roumaino-italienne,
c’est-à-dire: “Est-ce que le gouvernement italien ne considère
pas utile que les deux états doivent préciser, d’une certaine façon, l’idée que
la guerre actuelle a révélé le problème du démembrement partiel de
l’Autriche-Hongrie? On ne croit pas utile que le gouvernement italien montre
que ce processus ne pouvait pas s’achever sans la participation de la Roumanie
et de l’Italie, conformément aux intérêts qui les unissent?”[26].
Le gouvernement italien n’a pas donné d’espoirs au Premier ministre dans la
perspective de la réalisation d’une alliance, en répondant qu’on apprécie un
tel accord comme prématuré[27]. Brãtianu avait des motifs sérieux de
mécontentement, même de suspicion vis-à-vis des intentions réelles
de la diplomatie romane.
Il a laissé entendre cette chose à l’entretien qu’il a eu avec
Fasciotti le 16 janvier 1915, quand il affirma que l’Italie comettrait une
grave erreur si “au lieu
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d’une solidarité
sincère et intime pour les intérêts et les actions des deux états,
elle voulait se servir de la Roumanie comme d’un instrument pour ménager ses
propres efforts”[28].
Quelques jours après, sous les pressions et les menaces au recours
à la force de la part de l’Autriche-Hongrie, le gouvernement roumain a
demandé à l’Italie, son appui
ou, au moins, une prise de position pour décourager Vienne. Brãtianu vient d’accentuer une fois de
plus, au cours de son entretien avec le ministre italien du 27 janvier 1915,
que “le fondement de nos relations doit être notre conviction réciproque,
que chaque état trouve une nécessité essentielle dans la sécurité de l’autre”
et il ajoute à l’intention du diplomate italien et de son gouvernement
que “si on permet à la Roumanie de douter du fait que l’Italie accordait
une importance capitale à la sécurité de l’état roumain, alors cet état
pourra, certainement, dans des circonstances différentes trouver les moyens de
mettre en concordence ses intérêts et son action avec ceux de l’Italie,
mais il ne sera pas possible de faire de ses relations avec l’Italie le noyau
même de sa politique, tel qu’il l’avait envisagé” (Brãtianu)[29].
Sans choisir la voie proposée par le Premier Ministre Brãtianu, le gouvernement italien a
recouru, quand même, à certains gestes pour améliorer l’état
d’insatisfaction et de méfiance qui s’installaient à Bucarest
vis-à-vis des vraies
intentions de Rome.
D’abord, le duc d’Avarna, ambassadeur d’Italie à Vienne, avait reçu
des instructions qui devaient être communiquées au gouvernement viennois
telles que: “les nouvelles sur la concentration des troupes de
l’Autriche-Hongrie à la frontière roumaine, de même qu’une
possible agression envers la Roumanie, ont provoqué une puissante agitation
dans l’opinion publique italienne. Le gouvernement royal ne peut que s’en préoccuper, tandis qu’il était lié
au sort de la Roumanie tant par ses intérêts généraux que par l’effet des
dispositions du Traité de la Triple Alliance de février 1913”.
Puis, le 30 janvier 1915, Carlo Fasciotti a proposé, au nom du gouvernement
de Rome, la conclusion d’un nouvel engagement réciproque, qui n’affectait
aucunement l’accord de septembre 1914. Le gouvernement Brãtianu a analysé le texte de l’engagement proposé et a
exprimé son agrément, ainsi le 6 janvier 1915, le second accord
roumaino-italien est signé, ayant une validité de 4 mois. C’était une sorte de
pacte d’assistance mutuelle, formulé en cinq articles; le premier prévoyait qu’
“en cas d’agression de la part de l’Autriche-Hongrie contre une des parties,
sans aucune provocation de la part de ces deux pays”, la Roumanie et l’Italie
s’engageaient à une action concertée; le second article stipulait que
dans le cas d’une telle agression, la partie attaquée devait prévenir l’autre
pays contractant, pour prendre ensemble les mesures qui s’imposaient.
p. 244
Ce nouvel accord entre la Roumanie et l’Italie représentait une croissance
qualitative évidente dans les rapports réciproques, ratifiait la séparation
totale de l’Autriche-Hongrie et la certitude que les deux états sortaient ainsi
de la neutralité.
Mais, après le 6 février 1915, les relations roumaino-italiennes
sont entrées dans une période d’incertitude et de doute, due à la Partie
italienne, qui entamait des négociations secrètes avec l’Entente, sans
tenir au courant le gouvernement de la Roumanie, conformément aux engagements
pris.
Il faudrait quand-même enrégistrer le moment, le 21 février 1915,
où le ministre Fasciotti, reçu par Brãtianu à sa demande, lui a demandé si la Roumanie
était disposée à participer à une action militaire contre
l’Autriche-Hongrie, vers la fin du mois d’avril 1915, ce qui mettait en
évidence le fait que les négociations Italie-Entente étaient trop avancées et
que la décision de l’Italie d’entrer en guerre était déjà prise.
Brãtianu s’est déclaré
d’accord pour une telle action “en même temps et avec toute la vigueur”,
mais à la condition que soit connue la date exacte et les modalités
pratiques de l’intervention militaire, de même que les mesures qui
conduisent à l’harmonisation des prérogatives militaires”[30].
O. Czernin relatait dans une lettre du 18 mars 1915, au ministre des
Affaires Etrangères de Vienne, que le roi Férdinand Ier lui a
déclaré, sans hésiter, qu’ “il sera obligé de suivre l’Italie, l’alliée de la
Roumanie”, lorsque celle-ci s’engagerait dans la guerre contre la double
monarchie[31].
Sachant le fait qu’à Londres on effectuait des tractations entre l’Italie
et l’Entente, ce qui mécontante, une fois de plus, Brãtianu, qui n’a pas hésité à faire des reproches
à la Partie italienne, le premier ministre de la Roumanie a demandé
à Nicolae Miºu, le
ministre plénipotentiaire à Londres, d’informer Sir Edward Grey, le chef
du Foreign Office, sur l’état exact des relations roumaino-italiennes et sur le
désir de la Roumanie de prendre part à la guerre auprès de et
simultanément avec l’Italie. Le ministre britannique des Affaires
Etrangères a déclaré à
Nicolae Miºu “que la proposition d’une intervention militaire simultanée
roumaino-italienne dans la guerre est appréciée comme très importante,
avis partagé par tous les membres de l’Entente”. Malheureusement, le
gouvernement italien ne considérait pas nécessaire de tenir au courant
Bucarest, ainsi le 17 avril 1915, Brãtianu a convoqué Fasciotti pour que
celui-ci demande à son gouvernement “de ne procéder à aucun
engagement définitif avec l’Entente, afin que le problème des futures
frontières de la Roumanie soit élucidé”[32].
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Le premier Ministre roumain allait plus loin, en proposant de conclure un
traité à cinq et, également, les principes d’une collaboration qui
devrait exclure la paix séparée[33].
Après dix jours, apprenant la signature de l’accord entre l’Italie
et l’Entente, Brãtianu manifestait de nouveaux son mécontentement et déclarait
amèrement qu’”il aurait espéré une autre attitude” de la part de
l’Italie et appréciait le geste de l’Italie comme inamical. Au 28 avril 1915,
Fasciotti a demandé audience à Brãtianu, pour offrir des explications et
atténuer les aspérités apparues dans les rapports Bucarest-Rome. Le diplomate
italien, en tant que mandataire du gouvernement italien, l’a rassuré que
“l’Italie n’ignorera rien pour assurer la réussite des revendications
roumaines”. Brãtianu a exprimé son doute en ce qui concerne une telle promesse qui, sans un accord
précis, reste “quelque chose purement théorique”[34].
I. I. C. Brãtianu et ses collaborateurs ont continué, malgré les
insatisfactions connues, à suivre de près, la politique du
partenaire italien.
De cette façon, à 11 mai 1915, Brãtianu n’hésitait pas à
déclarer à O.Czernin que “la Roumanie suivra l’Italie et ses actions”[35].
Le 23 mai 1915, l’Italie a transmis au gouvernement de l’Autriche-Hongrie
la déclaration de guerre et, justifiant sa croyance dans son droit, “elle
proclamait comme nul et sans effet le futur traité d’alliance avec
l’Autriche-Hongrie, violé par le gouvernement impérial et royal”[36].
L’entrée de l’Italie dans la guerre aux côtés de l”Entente a provoqué
l’enthousiasme des ententophiles roumains, et à Bucarest ont eu lieu des
manifestations de sympathie pour l’Italie dans lesquelles des personnalités de
la culture et de la science roumaines et le baron Carlo Fasciotti ont pris la
parole et dans lesquelles on a scandé le slogan “Vive notre Ardeal!; Vive la
Grande Roumanie!, Vivent nos soeurs, l’Italie et la France!”[37].
Depuis le mois de mai 1915 et jusqu’en août 1916, la Roumanie a été
soumise aux pression, au chantage et à toutes sortes de promesses de la
part de l’Entente et des Pouvoirs Centraux, le gouvernement Brãtianu étant
décidé à se rallier à l’Entante, après la reconnaissance
des droits sur les territoires trouvés sous la domination de l’Autriche-Hongrie
et après une bonne préparation de l’armée.
Le représentant de l’Italie, mis au courant du contenu des négociations de
la Roumanie avec les anglais et les français avant et après le 24 mai
1915, critiquait l’intransigeance de la Russie vis-à-vis des
revendications de Brãtianu, auquel il conseillait de manifester plus de
modération. L’Ambassadeur italien
p. 246
soutenait que la
Grande Bretagne, essayant de ménager l’allié russe, ne se prononçait pas en
faveur des roumains, mais il assurait que l’Italie et la France “feront des
efforts à Petrograd” en faveur de la Roumanie”[38]. Un tel
“effort” a été entreprit par l’Italie auprès de Nicolas II à
l’appui des revendications de la Roumanie[39] et le
ministre roumain dans la capitale russe, Constantin Diamandy, remarquait: pour
l’instant, “seulement l”Italie appréciait la formation d’une Roumanie puissante
dans la région des Balkans”[40].
Au début de juillet 1915, les quatre grands pouvoirs de l’Entente ont
déclaré l’accord de principe sur les revendications de la Roumanie, ce qui
représentait une véritable victoire de la diplomatie du gouvernement Brãtianu.
Les pressions exercées sur celui-ci, tant par les Pouvoirs Centraux que par la
Quadrouple, n’ont pas pu modifier trop rapidement la politique pleine de
prudence du gouvernement Brãtianu. Les offres de nature territoriale et
financière avancées par l’Allemagne et par l’Autriche-Hongrie ont
inquiété les gouvernements de l’Entente, qui forcent la note pour faire sortir
la Roumanie de sa neutralité.
Au 6 novembre 1915, dans une lettre adressée à Antonio Salandra,
Carlo Fasciotti, inquiet des offres de Vienne et Berlin, opinait que “l’Entente
se trouvera devant les alternatives suivantes: soit passer à traiter
avec le gouvernement roumain sur des positions de force, soit considérer
définitivement perdue la partie des Balkans”, en ajoutant que “Brãtianu, chaque
fois que mes collègues lui parlent de l’entrée de la Roumanie en action,
il demande ce que fait l’Italie”[41] ou qu’”on
entrera dans la guerre quand on aura 75 % (pour cent)
de chances de n’être pas écrasé”[42].
En dehors des consultations et négociations entre les diplomates roumains
et ceux des états de l’Entente, un moment significatif des rapports
roumaino-italiens de la période de neutralité de la Roumanie, a été représenté
par la visite en Italie, en décembre 1915, du général Ioan Perticari,
l’aide-de-camp du roi Ferdinand, porteur de certaines lettres de la reine Maria
pour la reine de l’Italie et du roi Ferdinand pour le roi Victor Emanuel III
“d’ami à ami”. Le souverain de la Roumanie sollicitait du roi de
l’Italie des informations, “spécialement sur les points suivants:
I. Quelles sont les
intentions de l’Italie en ce qui concerne les Balkans?
II. Quelle sorte d’appui attend la
Roumanie de la part de l’Italie, si les circonstances lui permetent d’entrer en
action?
III. Si la collaboration éventuelle de
la Roumanie et de l’Italie pourrait comporter un accord spécial et une
coopération plus directe avec l’Italie”?[43]
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Le baron Carlo Fasciotti, qui relatait au premier Ministre Antonio Salandra
la raison de la visite du général Perticari et le contenu de la lettre du roi
Ferdinand, appreciait que ce document “[...] peut fournir l’occasion de
reprendre les rapports brusquement rompus
à la suite de notre accord avec l’Entente et qui pourrait avoir,
au moment propice, les meilleures conséquences pour nous et pour nos alliés”.
Immédiatement, Frasciotti pensait nécessaire de recommander que “cette démarche
du roi de Roumanie lui faisait la plus cordiale réception, tenant compte du
désir sincère qui l’a inspiré en vue de resserer de plus en plus les
relations entre les deux nations et les deux dynasties”[44].
“Il n’est pas nécessaire - concluait dans son rapport Salandra - de revenir
sur l’utilité d’insister auprès du gouvernement de la Roumanie et de son
souverain pour obtenir la collaboration qui changerait peut-être le sort
de la guerre, si nous ne le réalisions pas jusqu’au mois de mai”[45].
Un autre épisode intéressant, lié aux rapports roumaino-italiens dans le
problème difficile de l’engagement de la Roumanie dans le conflit
mondial au côté de l’Entente, regarde l’action entreprise durant l’hiver
1915/1916, par l’ambassadeur de’Italie à Paris, T. Tittoni. Celui-ci
relatait au ministre de la Belgique dans la capitale de la France: “Durant
l’hiver 1915, j’ai suggéré à la Russie de céder à la Roumanie la
partie montagneuse de la Bessarabie. C’était non seulement la réparation d’une
injustice, mais un acte politique. Qu’importait à la Russie la perte
d’un million d’habitants dont les regards sont sans cesse tournés vers
Bucarest, si elle conservait avec Reni l’accès au Danube. Elle
s’attachait ainsi à jamais un pays dont l’amitié lui est précieuse. À la suite de
cette cession, la Roumanie eut déclaré la guerre aux Empires Centraux en
même temps que l’Italie, c’est-à-dire au moment où la
coopération eut été efficace”[46].
Les Russes n’ont pas tenu compte de telles propositions, et c’est ainsi
qu’on a continué les tractations entre le gouvernement roumain et les
gouvernements de l’Entente, dans une atmosphère le plus souvent tendue,
due au fait des pressions exercées sur la Roumanie non seulement par ceux-ci
mais également par l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.
Le 18 juin 1916, le gouvernement roumain a répondu qu’il est prêt
“à s’engager définitivement” dans la guerre contre l’Autriche-Hongrie,
après deux mois, au maximum, de la conclusion d’une convention politique
et d’une convention militaire avec l’Entente.
Le 27 juillet 1916, le gouvernement roumain a présenté en détail ses
demandes dans un mémorandum adressé aux pouvoirs de l’Entente, où on
mettait l’accent sur: sa décision de déclarer la guerre seulement à
l’Autriche-Hongrie; l’assurance que les alliés concluront la paix justement au
moment où les objectifs suivis par la Roumanie seront atteints: obtenir
la garantie de la part de la Grande
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Bretagne, la France,
l’Italie et la Russie pour l’intégrité territoriale de l’ancien Royaume et la
participation de l’État roumain, avec des droits égaux, à la Conférence
de paix.
Jusqu’au 12 août tous les pouvoirs de l’Entente ont déclaré leur
accord avec les demandes du gouvernement roumain, ainsi le 17 août 1916
on a pu signer le Traité d’Alliance et la Convention militaire entre la
Roumanie et l’Entente. Le Traité garantissait l’intégrité territoriale de la Roumanie,
prévoyait l’entrée en guerre jusqu’au 28 août 1916, reconnaissait le
droit de la Roumanie d’ajouter les territoires habités par les Roumains de
l’Autriche-Hongrie, stipulait les obligations de tous les signataires de ne pas
conclure la paix séparément, tout comme l’égalité en droits de la Roumanie avec
les pouvoirs de l’Entente aux préliminaires et aux traités de paix.
Les deux années de neutralité et négociations ont mis au jour les
différends entre les Alliés sur le sort de la Roumanie. La Grande Bretagne
pensait que la Roumanie toute entière stopera l’expension de la Russie
vers les Balkans, la France attendait que la Grande Roumanie représente un
obstacle pour l’expension allemande.
L’Italie voyait dans la Roumanie latine un allié contre les slaves, et la
Russie espérait voir la Roumanie sortie de la sphère économique de
l’Allemagne et un protecteur de sa politique dans le sud-est du continent.
En conclusion de ces considérations, je considère opportun
d’utiliser le témoignage d’un participant représentatif de l’histoire de cette
période, Ion G. Duca, le futur ministre des Affaires Etrangères et
premier ministre de la Grande Roumanie: “Si on ne peut pas être égaux
avec les puissants, soyons égaux au moins, par notre sentiment de dignité nationale.
Personne n’a cherché à garder plus intacte la souveraineté de cet État
que Brãtianu, dans tous ses rapports avec les puissants, grâce à lui la
Roumanie a maintenu toujours sa dignité. Cela a été la note personnele de sa
diplomatie qui lui a bien réussi, car les puissant respectent d’avantage les
dignes que ceux qui s’humilient”[47].
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[1] Edmond TAYLOR, La chute des Empires,
Paris: Fayard, 1964: 123.
[2] Ibidem: 94.
[3] 1918 la Români. Desãvârºirea
unitãþii naþional-statale a poporului român. Documente externe, 1879-1916, vol. 1, Bucarest: Editura ªtiinþificã ºi
Enciclopedicã, 1983, doc. 64: 352.
[4] Ibidem, doc. 67: 377.
[5] Ibidem, doc. 73: 411.
[6] Ibidem, doc. 74: 415.
[7] Ibidem, doc. 76: 424.
[8] Ibidem, doc. 75: 418-419.
[9] Giovanni GIOLITTI Mémoires de ma vie, Paris: Plon, 1923: 314-315.
[10] E. POINCARÉ, Les origines de la guerre, Paris, 1921: 164.
[11] Eliza CAMPUS, Din politica externã a României, 1913-1947, Bucarest: Editura
Politicã, 1983: 51.
[12] Ibidem: 47, 51.
[13] Valeriu Florin DOBRINESCU, Ion PATROIU, Consulta ºi neutralitatea României
(1914-1916), en România ºi primul
rãzboi mondial, Focºani: Editura Empro, 1998: 39.
[14] 1918 la Români, doc. 107: 484.
[15] Ibidem, doc. 112: 494.
[16] Eliza CAMPUS, op. cit.: 38.
[17] 1918 la Români, doc. 112: 495.
[18] Arhiva M.A.E., Fond
Primul Rãzboi Mondial, doss. 26, telegramme no. 1161 de 24 settembre / 7
octobre 1914, signée Diamandy.
[19] Arhivele Naþionale Istorice
Centrale, Fond Casa Regalã, doss. 52, telegramme
no. 145 de 4 / 17 novembre 1914 de la Légation Roumaine de Rome, signée Ghica.
[20] Ibidem, telegramme no. 1299 de 17 / 30 novembre
1914 de la Legation Roumain de Rome, signée Ghica.
[21] Vasile RUDEANU, Memorii din timp de pace ºi rãzboi, Bucarest: Editura Militarã,
1989: 126.
[22] Ibidem.
[23] Ibidem: 131.
[24] Ibidem: 134.
[25] Eliza CAMPUS, op. cit.:
66-67.
[26] Ibidem: 67.
[27] Ibidem.
[28] Ibidem: 68.
[29] Ibidem: 68-69.
[30] Ibidem: 76.
[31] România în primul rãzboi
mondial, Bucarest:
Editura Militarã, 1979: 68.
[32] Arhivele Naþionale Istorice
Centrale, Fond Casa Regalã, doss. 61, revue sur les
relations roumaino-italiennes, decembre 1914 - mai 1915.
[33] Ibidem.
[34] Ibidem.
[35] Documents Diplomatiques
concernant les raports entre l’autriche-Hongrie et la Roumanie, 22 juillet-27
août 1916. Vienne,
1916: 18.
[36] România în primul rãzboi
mondial: 119.
[37] Ibidem: 116.
[38] Valeriu Florin DOBRINESCU, Ion PATROIU, op. cit.: 42.
[39] Ibidem; România
în primul rãzboi mondial: 119.
[40] Ibidem.
[41] 1918 la Români, doc. 190: 665.
[42] Ion BULEI, 1916. Zile de varã, Bucarest, 1978: 28.
[43] 1918 la Români, doc. 194: 675.
[44] Ibidem: 676.
[45] Ibidem.
[46] Ibidem, vol. 2, doc. 265: 867.
[47] I. G. DUCA, Memorii, vol.
2: Neutralitate, part 1 (1915-1916), Bucarest: Editura Expres,
1992: 137.