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Lart roumain à la Biennale de Venise

 

 

 

Ruxandra Juvara Minea,

Université d’Artes, Bucarest               

 

 

 

Initiée vers la fin du XIXème siècle avec l’intention salutaire de secouer en quelque sorte la quiétude provinciale qui menaçait d’engloutir l’Italie après le Rissorgimento et, plus precisement, pour soustraire par émulation l’art italien d’une confortable léthargie en l’obligeant de faire face à une confrontation périodique réunissant tout ce qui pouvait s’avérer méritoire à l’intérieur du jeune Ètat constitué en 1871, l’Exposition de Venise, projetée initialement, en 1893, nationale et biennale et  decidée en fin de compte internationale, ouvrira effectivement ses portes en 1895.

Conçue donc comme une rencontre stimulative entre les artistes italiens de marque, c’est l’idée téméraire d’accroître son anvergure par l’admission des artistes étrangers venus des pays d’Europe et des Etats Unis qui fera vraiment de la Biennale de Venise l’arène principale où s’affronteront dorénavant les promoteurs de l’art contemporain.

Gagnant bien vite une renommée justifiée par le prestige de l’Institution, la manifestation poursuivra depuis 1895 son chemin presque sans interruption, suivant avec une constance rémarquable le parcours de tout notre siècle, offrant le plus complet panorama des perturbations multiples  qui marqueront un trajet artistique conservateur et contestataire, iconoclaste et récuperateur.

Disposant pour commencer du terrain des Giardini del Castello que la Municipalité de Venise lui avait assignée, la Biennale sera réduite au début aux salles comprises dans le Pavillon de l’Italie, le palais “Pro Arte”, ou les hôtes invitaient aussi des artistes étrangers et leur attribuaient, en fonction de l’éspace disponible, les pièces nécessaires à leurs expositions.

Sans doute, l’éssor spectaculaire de l’Exposition de Venise n’aurait pas pu être possible sans l’inspiration perspicace des dirigeants de louer l’éspace excédentaire des jardins aux Ètats étrangers disposés à construire à leurs frais des pavillons propres, mesure bénéfique qui tout en dégrevant le pavillon italien des trop nombreuses sollicitations, transférait aussi la charge proprement dite des participations aux comissaires designés par chaque nation pour choisir les artistes représentatifs et décider la presentation de leurs oeuvres.

L’initiative dans ce domaine fut celle de la Belgique, (son  pavillon  apparaissait ainsi, auprès de celui de l’Italie, en 1907), les éditions suivantes

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voyant petit à petit s’accumuler les bâtiments dans un perimètre qui après la première Guerre mondiale deviendra insuffisant.

L’amélioration du Statut de l’Institution devenue entre-temps autonome (1930), la diversification des événements mémorables par l’inclusion d’autres aspects artistiques - festivals de musique (à partir de 1930), le célèbre Festival du cinéma (à partir de 1932), le Festival du théâtre (depuis l934), accroîteront  continuellement l’attrait de la Biennale.

Bien que l’on ait reproché par la suite, l’esprit plutôt rétrograde des premières éditions - on peut voir d’ailleurs, à la Ca’ Pèsaro (devenue le Musée de la Biennale de Venise) les acquisitions qui illustrent les préférences des juris italiens, lesquels proconservateurs et peu enclins à prêter attention aux expositions étrangères, beaucoup plus ouvertes aux novateurs, furent considérés responsables des ainsi dites “occasions ratées” à la faveur des oeuvres d’un style pompeusement ambigu, de ce réalisme symbolique qui trouvera seulement de nos jours ses chercheurs.

C’est environ après 1920 que la Mostra de Venise réglera enfin son pouls avec celui de l’avant-garde de l’art moderne, récuperant le temps perdu, attirant continument des nouveaux participants à mesure que des éspaces d’exposition supplémentaires étaient aménagés dans l’île Santa Elena et progressivement, l’extension de la Biennale prenait en possession toute la lagune par des manifestation connexes, thématiques, retrospectives, etc.

A remarquer ainsi, l’énorme distance qui séparait l’édition inaugurale - quatorze nations européennes, auxquelles s’ajoutaient les Ètats Unis, circonvoisaient alors l’Italie - de la quarantième édition, en 1980, qui rassemblait trente-trois nations (en dehors des européens et des americains, des artistes venus d’Argentine, du Canada, d’Australie, de Chine, du Pérou et de Venezuela, de Colombie, d’Israel et de l’Egypte, du Japon, renforçaient le nombre des participants), et de celle de l999 (la 48-ème) réunissant presque toutes les nations du monde sous la généreuse proposition “Aperto par tout”.

Certes, cette continuité n’a pas été exempte de moments difficiles, des inévitables périodes de crise imposant des compromis qu’une administration autant ferme qu’intelligente réussira à tempérer avec habilité, en faveur de l’affirmation tenace de son statut d’autonomie, malgré les pressions du gouvernement fasciste, et en dépit des interruptions causées par les deux Guerres mondiales.

Retrouvant son rythme régulier après la guerre, l’Institution de Venise consolidera ses fondements par les mémorables expositions collectives et thématiques de grande anvergure, et, sans se départir de son aplomb, resistera aux perturbations qui menaceront de l’anéantir au début du septième décennie.

Depuis lors, par un nouveau renouvellement du Statut général, par l’adoption d’une attitude largement tolérante envers les recherches et experiments visant les problèmes fondamentaux qui préoccupent l’homme de nos jours, et par l’attention accordée, particulièrement depuis le commencement du dernier

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décennie, aux récapitulations significatives, la Biennale de Venise réussit à s’imposer comme un vrai témoin, objectif et impartial, des avatars expressifs et contestataires de l’art de ce siécle. Un témoin sûrement capable de répondre, avec la même disponibilité, aux sollicitations du siècle à venir.

 

                                                       *  *  *      

 

En ce qui concerne la participation de la Roumanie à l’Exposition internationale de Venise, il faudrait préciser d’emblée que le trajet qui s’est constitué, malgré pas mal d’empêchements, comportant des lacunes plus que regrettables, comprendra quand-même dix-neuf participations (des 41ièmes editions organisées par la Biennale jusqu’en 1982) et, apres une ultime suspension durant l’étape finale du gouvernement Ceauºescu, reprendra son cours régulier en 1988, pour ne plus l’interrompre jusqu’à présent.

Retournant maintenant  en arrière pour détailler un peu les principaux événements qui ont marqué la présence de la  Roumanie à la Biennale de Venise, on doit commencer par dire que le mérite de la première tentative d’aborder le Comité d’organisation revient au sculpteur Frédéric (Fritz) Storck, en 1907.

Bénéficiaire des gains d’un parachévement professionnel accompli en Allemagne et en Italie, mais oscillant entre les fondements d’un art académique et conservateur et les renouvellements qui se faisaient de plus en plus sentir dans les principaux foyers de l’art occidental, Fritz Storck se situait alors à la tête d’une association artistique qui rassemblait la plupart des jeunes artistes roumains retournés des études parfaites à Munich, à Vienne ou à Paris. Envisageant les bénéfices d’une exposition collective des membres de la “Tinerimea artisticã  (La jeunesse artistique) - société considerée en Roumanie d’orientation plutôt moderniste - Fritz Storck, en qualité de président, entreprit une correspondence avec le Secrétaire general de la Biennale, Antonio Fradeletto. L’échange d’amabilités ne se soldant finalement qu’avec un piètre résultat.

Comme la requête pour un éspace disponible dans le pavillon de l’Italie était arrivée trop tard, il n’y avait plus de place dans le palais “Pro Arte” et, en révanche, Frédéric Storck fut invité tout seul. Le sculpteur presenta donc, deux oeuvres en bronze, un portrait d’homme dont le modélage sensible surpassait la formation académique de l’auteur, et un nu de femme trahissant des intentions symbolistes. Il faut remarquer que les oeuvres attirèrent l’attention du renommé critique italien Vittorio Pica, personnalité de marque qui allait conduire le destin de la Biennale comme Secrétaire général de l’Institution au cours des années vingt.

Ce n’était pas, proprement dit, un vrai début pour les artistes roumains, mais comme notre pays ne se précipitait pas d’acquérir quelque terrain dans l’espace “dei giardini”, espace mis à la disposition des participants par le Comité directeur de la Biennale  - ignorant ainsi les avantages d’avoir un pavillon propre pour ses expositions - nos relations avec l’Institution de Venise seront sporadiques, pour ne

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pas dire inexistentes, jusqu’en 1938 quand, cédant aux interventions repetées de deux de nos plus proéminents intellectuels, l’historien et professeur Nicolae Iorga et le critique d’art Stefan Nenitescu, le gouvernement roumain concéda enfin d’acquisitionner un pavillon propre pour les expositions de notre pays, en fait une des deux annexes complémentaires de l’ensemble conçu par l’architecte italien Brenno del Giudice pour encadrer le pavillon “Venezia”, destiné initialement aux présentations des arts decoratifs italiens.

En attendant,  repondant quand-même aux sollicitations assidues du Prince Carol, l’héritier du thrône de la Roumanie, une manifestation représentative d’art roumain était organisée à la Biennale en 1924, hébergée dans le pavillon de l’Italie, le fameux “Pro Arte”. Sans être strictement conforme aux directives ultimes de la Biennale, résolument orientée, après les ainsi dites “occasions ratées”,  vers les événements proéminents de l’art contemporain, notre exposition proposait un assemblage cronologique, une sorte d’abrégé de notre art moderne, qui incluait aussi, en dehors des principaux maîtres Nicolae Grigorescu et Ioan Andreescu, le représentant en chef de l’Académie des Beaux Arts de Bucarest, George Demetrescu Mirea.

Malgré le manque des tendances d’avangarde, considerées marginales et insuffisamment caractéristiques pour l’évolution de notre art moderne - les omissions furent assez durement reprochées dans les compte rendus apparus par la suite dans la presse périodique à Bucarest - on pouvait tout-de-même voir à Venise quelques-unes des oeuvres représentatives des meilleurs artistes roumains contemporains, parmi lesquelles des peintures de Gheorghe Petraºcu, Theodor Pallady, Jean Alexandre Steriadi, Nicolae Tonitza, ªtefan Dimitrescu, Eustaþiu Stoenescu et d’autres, des sculptures de Dimitrie Paciurea et de Constantin Brâncuºi.

Si on pouvait désapprouver aussi, avec des arguments valables, la séléction hâtive et le nombre insuffisant d’oeuvres pour chaque participant - les deux petites chambres ne pouvant offrir les moyens de mettre réellement en valeur ni la maîtrise des prédécesseurs  ni celle de leurs disciples - l’exposition roumaine n’était pas, tout compte fait, dépourvue de personnalité et aurait, certes, mérité de la part de la critique avisée des commentaires moins superficiels, des remarques assez pertinentes pour être capables d’évidencier autant  le degré de synchronisation des tendances révolutionnaires de notre art moderne avec les diverses tentatives similaires présentes dans l’art occidental, que la survivance de nos propres traditions.

Certainement, une telle opportunité aurait existée si une succession bien conçue de manifestations futures dans un espace aproprié aurait nuancé et approfondi les premières impressions, donnant aussi à d’autres artistes, inclusivement aux représentants  de l’avangarde, l’occasion de se faire connaître. L’absence, en révanche, de tout art roumain de la Biennale de Venise - unique moyen de rencontre et confrontation internationale sur le plan de la création

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artistique - accentuait progressivement un abîme qui ss’était déjà creuse avant 1924. Précisons que cette situation est moins due à des manques financiers effectifs - bien que le jeune Ètat Roumain a eu à résoudre durant les décennies de la periode d’Entre-deux-guerres des problèmes socio-économiques complexes et certes prioritaires - qu’aux decisions expediées à la légère, les officiels s’avérant plutôt indifferents au développement des domaines culturels et certainement peu enclins à admettre l’importance d’une participation périodique à une telle manifestation au profil exclusivement artistique. Imposer donc à l’étranger l’unicité d’un art qui réussissait à tracer son propre chemin restant en même temps en accord avec le pouls précipité des mouvements contestataires européens, paraîssait tout à fait superflu.

Quand même, quelques expositions d’anvergure d’art roumain moderne, en commençant par l’exposition de Paris, du Musée du Jeu de Paume, en 1925, se feront remarquer surtout à partir du quatrième décennie, préparant petit à petit le climat favorable qui verra l’acquisition du pavillon de Venise, en 1938, et les trois expositions mémorables qui marqueront - en dépit des affres de la guerre - le retour de la Roumanie parmi les pays participants à la Biennale.

Comme la nécessité de confier à un commissaire la charge de concévoir et diriger l’organisation d’une telle manifestation était depuis longtemps acceptée, l’honneur de  l’agencement  des premières expositions  revint, comme il convenait, au Professeur Nicolae Iorga.        

Historien doué d’un univers culturel prodigieux et grand patriote, c’était donc explicable que les préférences artistiques du réputé savant aillent surtout vers les adeptes de nos traditions les plus durables, vers les héritiers des filons spirituels, des recherches plastiques légués par les fondateurs de notre art moderne, par Nicolae Grigorescu surtout et, dans une certaine mésure, par ªtefan Luchian. Évidemment son choix ira vers des artistes déjà pleinement consacrés, présents dans la structure hiérarchique acceptée officiellement, artistes plutot circonspects vis-à-vis des attitudes bruyamment contestataires.

Ainsi, l’exposition de 1938 - la XXI-ème édition de la Biennale - s’ouvrait sur quatre présentations individuelles de peinture dues à Gheorghe Petraºcu, ªtefan Popescu, Eustaþiu Stoenescu et Ion Theodorescu-Sion, auxquelles s’ajoutaient quelques sculptures de Oscar Han, Ion Jalea et Cornel Medrea, tandis que celle de 1940 - XXII-ème edition - apportait à Venise des oeuvres de Theodor Pallady, Nicolae Dãrãscu, Jean Al. Steriadi et Lucian Grigorescu dans les expositions personnelles de peinture, et des sculptures de Celine Emilian et Mihai Onofrei pour compléter l’ensemble. Le soin particulier accordé aux details concernant l’arrangement des pièces soigneusement sellectionnées, et notamment l’election de certains aspects thématiques, des modalités d’expression  plastique bien definies, destinés premièrement (en 1938), à mettre en evidence ce  “spécifique national” roumain autour duquel tant de débats avaient réuni artistes et théoriciens, et, deux ans après, à souligner la consonnance de nos artistes avec

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l’essor innovateur de l’art occidental, méritait justement l’attention du public et, pas moins, celle  de la critique.

En revanche, comme la Biennale  elle-même,  bien qu’ayant recouru à toutes les ruses pour préserver son statut d’”Ente Autonoma” et garantir sa continuité avant et pendant la guerre, se voyait affectée autant par l’abstinence de la participation des pays frappés par les événements, que par un intérêt publique chaque fois en baisse, une sérieuse récéption critique de l’art roumain - presque nullement familier aux comentateurs - c’était trop demander.

Même après que le Prof. Iorga soit mort, la troisième exposition - organisée, en manque de comissaire, par le Ministère de la Propagande Nationale - exposition collective remarquable, réunissant en 1942 (à la XXIIIème édition), presque tous les artistes proéminents de la période d’Entre-deux-guerres, soient-ils partisans de la tradition ou des courants d’avant-garde, ne se fait pas spécialement remarquer. Que les cimaises portent des pièces exemplaires de peinture des autorités en matière, tels Pallady, Petraºcu, Steriadi ou Dãrãscu, ou des plus jeunes Dumitru Ghiaþã, Henri Catargi, Camil Ressu, Marius Bunescu, Eustaþiu Stoenescu ou, encore, les meilleures réussites des représentants de la jeune généeration - ªtefan Constantinescu, Ion Þuculescu, Horia Damian et d’autres, environnant les sculptures de Frederic Storck, Cornel Medrea, Ion Jalea, auprès de celles de Ion Grigore Popovici, Ion Irimescu, Mac Constantinescu, Militza Petraºcu et d’autres, que l’ensemble soit effectivement bien conçu et notre art capable de soutenir la comparaison avec celui des autres pavillons, ne suscite pas l’intérêt attendu, ce qui décidément, ne peut pas nous étonner.

Les trois expositions des années critiques ne pouvaient pas suppléer un hiatus de trente ans à peine interrompu, comme par hasard, en l924. Si au pays, les quelques chroniques apparues alors dans les publications italiennes et étrangeres firent impression, l’évolution ultérieure des événements vers des changements politiques essentiels, non seulement  laisseront les choses comme elles étaient - excluant l’art  roumain non seulement des musées et des collections d’art moderne, mais aussi du marche de l’art européen, du circuit scientifique et retrospectif, situation qui inévitablement, dure encore, mais aggraveront les disjonctions entre l’ouest contestataire et l’est communiste.

Après l’interruption causée par la guerre, la Biennale avait redemarré  en force en 1948, décidément orientée vers les avatars de l’art contemporain, progressivement menacé par les incertitudes qui annonçaient la crise qui éclatera vers la fin des années cinquante.

Les trois premières Biennales d’après-guerre refléteront le désir d’aggiornamento du nouveau Secrétaire général, Rodolfo Pallucchini, offrant un vrai régal retrospectif aux amateurs de l’art moderne.

Entre temps, la Roumanie devenue Republique populaire, était  contrainte d’accorder son art avec les besoins de “l’homme nouveau”, le seul moyen d’expression qui soit jugé conforme à l’idéologie du parti communiste, étant le

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“réalisme socialiste”. Décélant bien vite les avantages de propagande qui pouvaient découler de la présence d’un art “militant” au coeur d’une réunion internationale de createurs et d’oeuvres d’expression bourgeoise, décadente, les dirigeants roumains décidèrent le retour de notre pays dans la manifestation biennale de Venise en 1954 (l’édition XXVII-ême) initiant ainsi la continuité tant desirée, continuité qui ne serra plus interrompue qu’apres  1982.

Bien entendu, malgre le nombre, souvent exagéré, d’oeuvres envoyées - expositions collectives admettant pour commencer une ou maximum deux - trois oeuvres pour chaque participant - les aménagements des années cinquante devaient refléter les gains multiples des principes soi-disant démocratiques qui avaient transformé radicalement la vie  sociale, par la prolifération des tèmes typiquement “ouvrières” et des techniques figuratives, fidellement realistes, approuvées par les leaders. 

Même un cicle d’illustrations, comme celui de Corneliu Baba pour le roman “Mitrea Cocor” de Mihail Sadoveanu (1956 - ed. XXVIIIème), les suites de dessins  de gravures ou d’illustrations de Jules Perahim, Ligia Macovei, Vasile Kazar et tant d’autres, constituaient soit une critique acerbe de l’ancien regime soit des moyens de louange pour les bienfaits du présent. On choisissait les artistes parmi ceux qui - déjà présents dans les expositions avant la guerre - s’avéraient disposés à conceder aux nouvelles directives et plier leur style au réalisme socialiste, ou parmi les jeunes, formés par un enseignement tributaire aux imperatifs du parti.

Certes, une discordance fondamentale se faisait sentir entre les contributions remarquables qui abondaient  dans les retrospectives dediées aux impressionistes, futuristes, fauves, cubistes, etc., dans les expositions personelles de premier ordre qu’on pouvait voir dans d’autres pavillons et l’amas d’oeuvres, ostensiblement propagandistes, et forcément en general inexpressives, des pays communistes.

Ce sera pourtant, en ce qui nous concerne, le mérite de quelques créateurs appartenant à des générations différentes - tells que les peintres Iosif Iser, Camil Ressu, Corneliu Baba, Alexandru Ciucurencu, Dumitru Ghiaþã, Henri Catargi, les sculpteurs Ion Anghel, Ion Jalea, pour nommer les plus importants - d’avoir essaye d’échapper à l’uniformisation par les propres ressources d’un talent authentique.

Petit à petit, au fil des éditions maintenant successives, s’inséreront des indices signalant des brèches, annonçant l’ouverture qui se fera clairement sentir au pays, surtout après la mort de Gh. Gheorghiu Dej, en 1964. Opportunes nous paraissent ainsi aujourd’hui, autant la decision d’envoyer enfin une substantielle retrospective des peintures de George Petraòcu - on l’avait, il est vrai, accompagné (à la XXXème édition, en 1960) d’un abondant et médiocre choix d’estampes et dessins sur des sujets d’actualité - que celle d’orienter les participations vers les artistes les plus doués des nouvelles générations, au courant déjà, avec ce qui se passait dans le camp adverse, encore sujet au discredit qui seyait à tout art “décadent”. Ce seront eux, les jeunes, ceux qui - insatisfaits des clichés presents

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dans les véhémentes chroniques de presse - apporteront un souffle nouveau entre les murs du pavillon roumain. On pense aux peintures de Brãduþ Covaliu et au sculptures de Ion Vlad, en 1962, et surtout, aux peintures de Ion Biþan, Ion Gheorghiu et Ion Pacea, en 1964.

L’ouverture mentionnée, sera perceptible, premièrement, dans l’attitude concernant la compétence du comissaire de l’exposition roumaine, chargé assignée pour l’edition de 1966 (XXXIII-ème) au réputé critique Petru Comarnescu, et sécondément, dans l’attitude permissive envers l’option pour l’artiste exposé. Malheureusement, l’hommage tardif au talent inapprivoisable de Ion Þuculescu - une magnifique retrospective montrant ses meilleures peintures - venait à contretemps, dans un climat invadé de spéculations technicistes, des produits d’un pop-art déjà périmé, de happenings agressifs, et ne pouvait plus susciter une attention maintenant presque totalement absorbée par la lutte acerbe qui opposait l’Amèrique à l’Europe, pour la suprématie sur le marché de l’art.

Après la mort de Comarnescu, la responsabilité de la participation roumaine à la Biennale de Venise fut concédée au critique d’art Ion Frunzetti, intellectuel remarquablement cultivé et subtil connaisseur du développement artistique contemporain, capable de décider l’orientation future de nos expositions. Dorénavant, celles-ci seront judicieusement preparées en temps utile, les oeuvres - selectionnées avec une exemplaire rigueur et mises réciproquement à leur avantage par les meilleures sollutions de  présentation - devant repondre autant aux sollicitations thématiques de la Biennale qu’édifier le public sur les aspects les plus pertinents de notre art contemporain.

Ainsi, en 1968, (l’édition XXXIV-ème verra une première explosion des tensions contestataires), les peintures abstraites, aux profondes résonances lyriques, de Virgil Almãºanu,  les acquarelles diaphanes et les dessins raffinés, délicatement tracés à l’encre de Chine, d’Octav Grigorescu encadraient les sculptures en bois, viriles et decoratives, d’Ovidiu Maitec, tandis qu’en 1970 (l’édition XXXV-ème, denommée la  Biennale apperta”, était censé être expérimentale, c’est-à-dire ouverte à toutes les recherches et toutes les propositions), l’intention de Ion Frunzetti était de présenter une exposition assez diversifiée pour s’avérer capable de suggérer les préocupations complexes et si différentes des créateurs de la jeune génération.

Dans ce but, Ion Sãliºteanu et le jeune Henri Mavrodin furent  designés représenter la peinture - ainsi, les toiles aux trames abstraites, recélant néanmoins, des vagues allusions figuratives, des subtiles références à nos fondements populaires, traditionels, de Sãliºteanu cotoiaient l’univers mystèrieux, onirique, des toiles surréalistes aux précieuses fusions de matières picturales, de Mavrodin - et, en fait de section “bianco-nero”, Marcel Chirnoagã avait envoyé quelques-unes de ses meilleures gravures, compositions viollement balafrées sur des plaques en fer, hantées d’impressionants fantasmes expressionistes, cruelles metaphores de l’univers contemporain.

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Complétait l’exposition, les sculptures de George Apostu, ses plus réputés cycles en bois - les massives figurations symboliques de l’eternelle union entre pères et fils ou les  colonnes gracilement incurvées, files de papillons en imprevisible lévitation  - auxquelles s’ajoutaient et quelques compositions en marbre. Pour divérsifier l’ensemble, et pour la première fois dans le pavillon roumain, les “objets” insolites résultés de combinaisons techniques pluridisciplinaires - sculpture et arts decoratifs  (matèriaux textiles) - conçus par Peter et Ritzi Iacobi et intittules “Ambiant variable” I, II, III et ainsi de suite, ou “Mobile textile”.

Si la “Biennale 35” avait déjà proposé, pour l’Exposition spéciale à participaton internationale du Pavillon central, des sections ayant  certains thèmes (tells “Relaxation et jeux”, “Art et société”, “Stimulation perceptive”, etc. ) permettant aux artistes une grande variété d’options, une fois calmées les turbulances contestataires  qui avaient precede l’ouverture,  des changements essentiels étaient à prevoir pour l’édition suivante.

Par conséquent, en 1972, l’Institution de Venise avait renouvelé son Statut, la forme actualisée lui conférant enfin, l’autonomie totale tant attendue, et, comme mesure concernant la structure de l’ensemble de l’exposition, le Comité directeur avait décidé d’instituer l’obligation d’un thème général, valable comme directive d’orientation, pour tous les participants, initiative qui marquera le début d’une nouvelle étape, particulièrement agitée, de l’histoire de la Biennale.                   

Pour commencer, l’édition de 1972 (la 36-ème), proposait une question essentielle, “Oeuvre ou comportement”, visant la réconsideration du rapport entre le produit artistique en acception traditionnelle et les créations expérimentales de toutes sortes. Celles-ci, en essence beaucoup plus incitantes par le contenu idéatique, par le message transmis, que par la consistence concrète - entassements de residus  périssables, amas de matèriaux “pauvres” ou ordinaires, etc. - déclanchaient en fait, sous une forme plus ou moins dissimulée, le conflit entre l’originalité de l’acte créateur en soi, même  dépourvu d’une finalité précise, et l’oeuvre qui elle-même, représentait sa propre finalité, sa raison d’être, unique et irrépétable.

Sujette en  plein, au choc des confrontations frénétiques qui se déchaineront entre les camps adverses, la violence des contestations faillit allors mettre en question, en dèpit du prestige et de la continuité de la célèbre manifestation de Venise, jusqu’à son existence même.     

Contrainte par la suite à reconsiderer la distribution de ses espaces d’exposition en conformité des nouvelles exigences, et de refaire son programe général, la Biennale se verra obligée, volens nolens,  d’omettre presque totalement la participation étrangère de l’édition suivante, celle de 1974, et de reprendre le fil rompu seulement deux ans après, en 1976, proposant pour la 37-ème eéition, un thème généreux et largement tolerant “Ambiance, participation, structures culturelles”.

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Retournant donc, aux sollicitations du  premier thème, avancé en 1972, “Oeuvre ou comportement”, on se rappellera que Ion Frunzetti avait décidé d’organiser une incitante manifestation collective d’art graphique, l’intitullant “La gravure dans l’espace contemporain”, occasion d’apporter dans l’espace du pavillon de la Roumanie  une  équipe de vingt  jeunes artistes graphiciens des plus intéressants - parmi lesquels il faut mentionner au moins Mircea Dumitrescu, Tiberiu Nicorescu, George Leolea, Dan Erceanu, Wanda Mihuleac, Ion State - accompagnés par le doyen Ion Chirnoagã, disposés à renoncer à leurs identité (personne n’avait signé ses estampes) en faveur d’une oeuvre comune realisée sur place.

Avait pris forme ainsi, une  authentique “oeuvre-comportement”, collage incluant  cca. 250 gravures différentes, diverses aussi du point de vue téchnique, qu’on avait, dans la fougue de l’inspiration, déchiré, taillé, superposé ou juxtaposé, intercalé avec des fragments de photographies et, pour finir, assemblé sur des grands panneaux sugestifs par la logique interne des immages constituées comme des puzzles.

Perdant par la suite leur valeur individuelle, ces gravures contribuaient pareillement à la naissance d’une oeuvre-message, plus indifférente aux critères de musée (même d’art contemporain), qu’au cri d’angoisse que suscitaient la progressive intolérance et incompréhension de la société contemporaine. Pour compléter l’agencement du pavillon, quelques sculptures - à l’interieur, deux pieces appartenant à Mircea ªtefãnescu, des répliques en bronze de deux de ses oeuvres en bois, et sur l’esplanade extérieure, deux groupes d’éléments massifs en bois, constituant des compositions abstraites de cinq et respectivement de six éléments, ensemble rudimentaire, d’une imposante monumentalité, de Gheorghe Iliescu-Cãlineºti.

Ajoutons qu’en 1972, encore trois autres artistes roumains seront inclus dans des expositions collectives internationnalles. Il s’agit du sculpteur Ovidiu Maitec - un de ses  projets de victoires sera présent dans l’exposition “Sculpture dans la ville” qui avait  parsemé les oeuvres des participants dans les plus beaux édifices de Venise - et des graphiciens Ethel Lucaci Bãiaº et Radu Stoica, sellectionnés pour l’exposition “Art graphique d’aujourd’hui”, prestigieuse manifestation organisée dans la Ca’ Pesaro.

En ce qui concerne l’édition de 1976 (pour le moment on avait abandonné l’énumeration des éditions, qui sera reprise ultérieurement), le thème général - “Ambiance, participation, structures culturelles” -  sse préoccupait de l’environnement et de ses effets sur le comportement humain. Comme nouveauté, on avait recommandé l’insertion de tous les domaines connexes, y compris l’architecture, le dessin industriel, les moyens audio-visuels, etc. laissant aux artistes une totale liberté de choix.

Pour repondre aux intentions des organisateurs - disons, en passant, que la présidence de l”Ente autonoma” avait echu, en 1974, au jeune Carlo Ripa di

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Meana, intellectuel socialiste s’avérant hardiment  récéptif aux recherches experimentales - Ion Frunzetti avait dirigé maintenant ses options vers le développement de la sculpture contemporaine en Roumanie. En dehors de  ses possibilités d’affirmation  dans l’ambiance urbaine, son attention ira vers  les symposiums de sculpture en pierre ou en bois, camps annuels organisés en plein air dans diverses regions du pays,  moyennant aux sculpteurs de différentes générations de travailler ensemble, de conçevoir leurs oeuvres en accord avec les conditions spécifiques du site.

L’exposition du pavillon roumain sera donc, en 1976, basée sur un complexe assemblage d’oeuvres, de fotographies et de collages, supposés transmettre au visitateur une impression convainçante des relations établies, dans notre pays, d’une part entre la sculpture  conçue pour la décoration des villes - places publiques, aéroports, parcs et jardins, carefours, etc.- et ses rapports particuliers avec l’environnement architectonique, et, d’autre part,  les qualités plastiques d’exception dont pouvaient s’enorgueuillir ces monuments collectifs en plein air qui se trouvaient au coeur des paysages les plus pittoresques de la Roumanie.

Les pièces (en matériaux definitifs et projets de monuments)  designées comme exemples, devaient illustrer les préoccupations des artistes d’ãges divers, l’expression variée et originale de leur personnalité, joignant les doyens Gheza Vida et Ion Vlasiu à Constantin Lucaci qui se trouvait en pleine maturité, aux jeunes  George Apostu et Silvia Radu, accompagnés de  tres jeunes confrères, comme Constantin Popovici, Grigore Minea, Tiron Napoleon, Christian Breazu, Florin Codre et d’autres.

Un choix tout aussi judicieusement établi sera celui qui deux ans après, était censé se conformer aux directives de l’édition de 1978 (la 38-ème) pour laquelle les organisateurs avaient établi comme thème général une question d’une incitante actualité - “De la nature à l’art, de l’art à la nature”, Ion Frunzetti recourant avec sagacité, à une solution apparemment conformiste, aux traditionelles expositions individuelles, l’intérêt du pavillon roumain résidant en fait, dans l’originalité des modalités, foncièrement différentes, de dialoguer avec la nature proposées par les artistes désignés.  On peut donc, considérer un événement la présence du jeune peintre Horia Bernea - le cycle dédié à la représentation d’une des collines de Poiana Mãrului (la cime Bori - Bardaº) déployant sur les surfaces panoramiques juxtaposées, la fascinante vitalité d’une nature grouillante d’énergie, en perpétuelle métamorphose -  accompagné par trois autres peintres, qui dirigéaient de préférence vers le paysage leurs essentielles préocupations.

Ainsi, auprès des visions naïves, d’une impalpable pureté, de Viorel Mãrgineanu, les arides paysages d’hiver et les forêts mélancolicques de Sorin Ilfoveanu cotoiaient les impressions synthétiques, richement colorées,  apportées du delta du Danube, par Iacob Lazãr.

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Saisissants étaient, par conséquant, autant le rapport affectif entre la sensibilité de l’artiste et la réalité devenue subjective, que la manière propre de traduire idées et sentiments, le langage raffiné des games cromatiques, intensément dramatiques ou joyeusement brillantes, la fougue même des touches, d’une diversité déconcertante.

En fait de sculpture, l’exposition incluait aussi quelques oeuvres en bois, les artistes choisis, Petru Jecza, Iulian Olariu et les epoux Alexandru Gheorghiþã et Geta Caragiu Gheorghiþã, offrant au matériel son entière noblesse, tout en cherchant à l’interpreter  soit en forme organique, suggérant racines ou germinations, soit en forme abstraite, évoquant des totèmes ancestraux ou des pittoresques outils paysans.

Si l’édition de 1978 se préoccupait de la correlation art - nature, celle de 1980 (la 39è;me), remettait en discussion “L’art des années septante” inaugurant les intentions récapitulatives qui se feront souvant remarquer au cours des éditions du décennie suivant. Pour le momment, les organisateurs voulaient rassembler  de nouveau, ce que les participants considéraient comme les oeuvres ou les événemments les plus proéminants des dix dernières années.

Il faut dire que cette fois-ci encore, le pavillon de la Roumanie s’avérait à la hauteur, par l’équilibre des tendances représentées, par la prestance incontestable des artistes choisis, par la certitude qualitative des oeuvres exposées. Si leurs recherches récentes dans le domaine du langage plastique allaient en concordance avec leur profil stylistique antérieur - comme c’était le cas pour Ovidiu Maitec ou pour George Apostu, présents maintenant avec leurs dernières oeuvres ou avec des cycles de sculptures encore inconnues à Venise, la participation de Constantin Lucaci était cette fois-ci beaucoup plus convaincante, avec ses formes abstraites en acier inoxidable. Ainsi, le bois rugueux ou précieusement poli - préféré par Apostu pour ses “Papillons”, “Pères et fils”, “Lapones”, “Arcs de triomphe”, etc., ou par Maitec pour ses Oiseaux, ses Portes, ses formes aillées, etc. - était heureusement contrebalancé par les refractions et les miroitements des compositions de Lucaci,  du cycle “Espace et lumière”. Pour diversifier le panorama des artistes affirmés au cours des années septante, Ion Frunzetti avait pensé aussi aux peintres, choisissant Horia Bernea, pour ses dernières créations élaborées sur le motif de la colline (celle de Poiana Mãrului ), et Octav Grigorescu, déjà connu à Venise par ses dessins présentés en 1968, qui s’était imposé paralellement au pays pour ses peintures, exhibant un lyrisme et une virtuosité graphique et chromatique extrêmes.

Comme les desseins récapitulatifs des dirigéants de la Biennale accompagneront dorénavant le parcours des éditions, quel que soit le thème général proposé, pour l’édition de 1982 (la 40ième), orienté vers “L’Art comme art. La persistance de l’oeuvre”, la Roumanie décidera de réserver son pavillon à un de ses artistes contemporains en pleine eclosion, moyennant à Ion Gheorghiu d’organiser une exposition personnelle  de ses dernières peintures (les cycles

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“Jardins suspendus” et “Jardins, chimères, études” auxquelles s’ajoutaient aussi quelques sculptures (“Chimères”).

Pour enrichir l’ambiance du pavillon, l’esplanade d’accès avait reçu encore quelques-unes des imposantes compositions abstraites, en bois massif de chêne, de Florin Codre - des cycles intitullés “Permanences” ou “Principes” ou bien des oeuvres individuelles, comme “Labyrinthe”, “Rythme”,  etc.

Une mention tout à fait spéciale mérite enfin, en réponse aux manifestations retrospectives de la Biennale, l’homage particulier rendu au sculpteur roumain Constantin Brâncuºi, par l’exposition et le colloque international qui l’accompagnait. Si la présentation des oeuvres monumentales de Târgu Jiu et des sculptures essentielles qui se trouvaient en Roumanie ne pouvaient qu’être évoquées par des macro photographies,  c’est grâce aux prêts généreux de quelques-uns des plus rènommés musées et collections du monde  que quelques pièces authentiques de Brâncuòi pouvaient être contemplées. L’exposition fut reçue avec le plus vif intérêt, étant donné que les oeuvres de Roumanie étaient en grande mésure inconnues, sinon des specialistes, certainement du grand public.

Digne d’intérêt se révelait aussi, l’inclusion d’un autre artiste roumain résident alors en France, le peintre Ion Nicodim, dans une autre exposition internationale du Pavillon Central - la participation substentielle de Nicodim comprenant neuf des oeuvres réalisées durant les derniers ans.

Après l’édition de 1982, comme dans notre pays la situation générale devenait, sur le plan interne, de touts les points de vue, de plus en plus désastreuse et surtout de plus en plus intolérante vis à vis des relations avec le monde occidental, la continuité des participations à la Biennale de Venise sera de nouveau suspendue. Même les insistances de Ion Frunzetti ne trouveront aucun soutien officiel, et d’ailleurs, la mort imprévue du critique, en 1985, laisseront à l’abandon une entreprise décidée superflue.

On retrouvera quand même, une inattendue mention du nom de notre pays, en 1986, à l’occasion d’une exposition collective  Sculture all’Aperto” réunissant des artistes italiens et étrangers résidents en Italie: il s’agissait d’une oeuvre de Florin Codre (“Consternazione”), le sculpteur étant, en ce temps-là, établi  là-bas.

La regrettable absence de la Roumanie, comme pays participant à la Biennale, durera jusqu’en 1988 (l’édition 43), et c’est certainement le mérite du réputé critique Dan Hãulicã, depuis bon temps déjà président de l’A.I.C.A. et actif dans les réunions internationalles des critiques d’art, d’avoir réussi à perforer l’obtusité des dirigeants du secteur de la culture et d’obtenir la réouverture du pavillon de notre pays, et  ainsi de réinsérer notre présence dans l’Exposition de Venise par les maniféstations mémorables du dernier décennie, qui pourront bénéficier enfin, d’une estime unanime.

Certes, l’ouverture du pavillon, en 1988, ne se fera pas sans peine. Celui-ci avait été sérieusement affecté entre-temps par une progressive dégradation, et les interminables traveaux de refection, retarderont son ouverture, fait d’autant plus

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fâcheux, si on considère l’excellence de l’agencement, qui aurait eu certes, plus de retentissement parmi les spécialistes, si tout aurait été prêt, le jour de l’inauguration officielle.

Sans doute, si on considère les raisons qui ont désigné l’artiste choisi pour repésenter à lui tout seul le retour de la Roumanie, le sculpteur Napoleon Tiron, on ne peut qu’apprécier la sûreté de l’intuition de Dan Hãulicã et saluer l’opportunité d’une exposition dont la force d’expression et la véhémence protéstataire contenue, s’imposaient d’emblée. Les gigantesques humanoïdes, constitués de brindilles de bois soit simplement attachées l’une à l’autre, soit habillant comme un réseau une consistance en plâtre, se dressaient omnipotents, niais et menaçants au beau milieu de la salle. Golems et Bobabilicons à la fois, composés et décomposés en éléments constitutifs (on pouvait voir d’ailleurs, près d’eux, les petites formes en bois, noueuses et récourbées, conçues comme des modules pour être assemblées avec des brins de ficelle), ils vous imposaient leur présence,  devenus les symboles foudroyants de la suprématie de l’Homo erectus dans l’univers, mais aussi, inévitablement, de l’absurde autocratie d’un système bâti sur des instables fondements en glaise, un système qui s’effondrera pas plus loin d’un an.

Effectivement, l’ambiance terrifiante, créé en 1990 (pour la 44ième édition ), sous le signe d’une féroce lucidité, par un autre de nos meilleurs artistes, le sculpteur Mircea Spãtaru, faisait de l’espace du pavillon roumain, le théâtre même des dramatiques événements de 1989.

Volens nolens, la mémoire nous force de nouveau à penser aux terribles images de Goya, cette fois-ci aux “Horreurs de la Guerre”, car jamais peut-être, un artiste issu du serein sentiment du tragique qui  marque les profondeurs de  l’âme roumaine, n’a réussi à déchirer l’étouffement de son propre silence (en fait le silence de nous tous, victimes ou agresseurs, témoins ou simplement spectateurs, d’ici ou de partout, comme le remarquait, pertinémment,  Andrei Pleºu dans un des pliants qui accompagnait l’exposition), par un tel hurlement de desespoir: “Supplicia”, torture de toute forme vivante, métaphore d’une hallucinante cruauté, un ensemble - installation comprénant 170 sculptures élaborées, prémonitoirement, entre 1971-1989, dans l’isollement, presque ascétique, de la célule de l’atelier du sculpteur.

Choisissant comme matières optimales d’expression la porcelaine et le bois,  Spãtaru avait utilisé magistralement la préciosité de la porcelaine, misant sur l’expression du contraste entre les delicates superficies immacullées et les surfaces polies lacérées de touches chaotiques, d’écoulements sanguinolents, de blafardes teintes violacées.

Une poignante transfiguration de la mort se déployait ainsi dans l’espace aggloméré et pourtant desert du pavillon, ou le vide des murs et du plafond aneantis par l’imperturbable silence de la morgue, la consistance rudimentaire des

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planches nues de cercueils, évoquaient l’agglomération de ceux qui sont tombés et qui tombent encore, abattus absurdement, ici ou ailleurs. 

En comparaison avec l’intensité de l’impact suscité par les expositions de 1988 et 1990, celle de 1993 (l’édition 45-ième, édition ayant comme thème général “Points cardinaux de l’art”) conçue et organisée par Radu Varia (comissaire) et Coriolan Babeþi (comissaire adjoint) retrouvait, bien sur, les dilemmes du moment, les débats intellectuels autour des significations et limites du postmodernisme, mais en révanche s’averait depourvue de cette force substantielle, du caractère si outrageusement impliqué dans la realité immédiate, qu’avaient eu les manifestations précédentes et que retrouveront, sur d’autres coordonnées expressives, celles de 1997 et 1999.

Ceci-dit, l’option de Varia s’était arrété, en 1993, sur quelques-unes des oeuvres récentes de l’un des représentants de marque de la jeune peinture roumaine d’avant guerre, Horia Damian, établi ultérieurement à Paris, sur son cycle de collages intitullés “Colonnes”, auxquelles s’ajoutaient deux structures  formelles d’amples dimensions, “Energie” I et II. Resultées - précisément en ce qui concerne les colonnes - d’une originale combinaison technique, associant des pieces en bois, des clous, de la ficelle et des couleurs acriliques sur des surfaces en carton, ou recourant à la résine poliéstère, aux clous, éléments en bois et peinture vinilique sur une structure monomentale, pour les représentations de l’énergie, Damian proposait son propre itinéraire postmoderne, libre de toute servile dépendance envers les  tendances de l’avant-garde, par rapport à lesquelles il a  toujours su garder ses distances, se situant, comme disait Varia, “fin da principio, dietro e davanti al modernismo”.

C’est évident que nous ne pourrons pas expédier en quelques mots des manifestations tellement complexes comme celles des deux dernières éditions qui ont promu pour commencer une contribution conjuguée des générations (en 1997), puis une nette option pour les jeunes (en 1999), ouverts vers toutes les nouvelles possibilités techniques, vers les multiples perspectives offertes par l’utilisation des moyens multi-media.

Autrement dit, si à la 47-èeme édition, un maître consacré, tel Ion Bitzan, et un artiste ayant laisée derrière soi d’innombrables recherches et experiments, tel Ion Grigorescu, se partageaient l’espace du pavillon de la Roumanie, laissant aux jeunes les salles de l’Istituto Romeno di Cultura e Ricerca Umanistica du Cannaregio, pour l’édition suivante (la 48-ième), le choix, le comissariat, l’arrangement du pavillon et des expositions de l’Istituto, porteront totalement leur marque.

Mettant ainsi, en 1997, l’exposition du pavillon roumain sous le signe généralisateur de la “navigation dans la mémoire”, la mémoire entendue comme témoin et capacité d’évasion, le comissaire Dan Hãulicã, aidé par les comissaires adjoints Coriolan Babeþi et Adrian Guþã, avait conçu une association artistique incitante et surprénante tout à la fois. Car, tandis que l’imagination

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prodigieusement fertile, les multiples références culturelles de Ion Bitzan, pouvaient suggérer l’univers spirituel de Borges et, à rebours, la fougue visionnaire des grands conquistadores par cette inassouvie réinvention d’anciens manuscrits, de cartes, de documents, d’emblêmes héraldiques, toutes sortes d’objets précieux et mystèrieux ouvrages avec l’application et le raffinement des artisans d’antan, la “Nave” - installation de Ion Grigorescu, échouée &à l’entrée du pavillon, exhibait sa carcasse émaciée, réduite à son essence même, traduisant dans cette manière séreinement ascétique, volontairement depouillée, adoptée par l’artiste durant les dernières décennies, le réfuge dans la foi chrétienne, évoquée par les peintures qui couvraient ses flancs, peintures inspirées des fresques post-byzantines restaurées par Ion Grigorescu dans les églises de nos ancêtres et citées ici comme un rapel de ce possible moyen de résistance à l’intolérance d’une société totalitaire.

Si une poverta quasi monacale ennoblissait les planches frustes du navire sous les mains de Ion Grigorescu, les mêmes planches en bois surgissaient de la fantaisie de Ion Bitzan sous  forme d’ancestrales Divinités païennes drapées de lin, les seins en plâtre à découvert, devenant les “Sânziene” qui hantaient jadis la nuit la plus torride de l’été, présences insolites résidant quelque part dans notre inconscient collectif, ressuscitées à l’intérieur du pavillon pour accroître l’atmosphère étrange et onirique de l’exposition.

Portant, en révanche, l’empreinte des options du critique d’art Adrian Guþã, porte parole de la génération des artistes des années ‘80, la manifestation collective de l’Istituto Romeno du Cannaregio constituait non seulement une réponse rémarquablement cohérente aux investigations des abïmes de notre mémoire, mais aussi l’affirmation de points de vue hardiment impliqués dans l’existence contemporaine.

Utilisant de préférence les possibilités multiples d’intervention sur la pélicule photographique en fonction de leurs options pour le blanc / noir ou pour les effets de couleur, presque tous les participants faisaient d’elle un moyen idéal pour conférer une dimension métaphorique à leurs oeuvres, en mésure d’émouvoir notre conscience aux prises avec le temps et l’espace.

Soit reception fugitive, émotionelle, de quelque pauvre paysage roumain entrevu et reflété dans les fenêtres d’un train en vitesse ou des  refractions distorsionnées captées sur les surfaces panoramiques des vitrines new-yorkaises (Iosif Kiràly), soit photographies-documents, impressionants témoignages de l’échec, dans la reconstitution du naufrage imaginaire de “La Nave Romania” (Theodor Graur), soit des macro photographies hyper-réalistes, détails menaçants des bouches édentées de tous les martyrs de l’histoire (Valeriu Mladin), soit mornes images de réseaux de fils enchevêtrés, ambigue référence à la dégénérescence de la communication entre les hommes (Sorin Vreme, projet d’environnement), soit prosaïque réunion aléatoire de fragments desaféctés et de détritus qui accablent notre inconscient harcélé par le chaos informationnel ou

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passé, présent et futur se superposent (Gheorghe Rasovszky), toutes portent encore les marques de la déroute qui opressait notre pays, des angoisses qui assombrissaient l’existence pendant l’è oque totalitaire.

Des installation aux significations compléxes, des ready-mades, des collages, des estampes et des pieces réalisées par des combinaisons techniques diverses, augmentaient le potentiel expressif des photographies, certifiant non seulement la pérméabilité des jeunes artistes aux rémous profonds qui agitent la société roumaine, mais aussi la concordance de leurs modalités d’expression avec celles des créateurs de partout ailleurs. 

Arrivant enfin en 1999, à l’édition 48-ième, qui vient de clôre le XX-ième siècle tout en achevant le parcours centénaire de la Biennale de Venise, on doit remarquer d’emblée, l’insertion concordante des manifestations de notre pays dans le flux général de l’ensemble, la réponse, une fois encore, extrêmement originale des artistes roumains, aux tendances qui dominaient l’Exposition.

Les jeunes critiques d’art Horia Avram et Judit Angel avaient alloué le pavillon de la Roumanie à l’inspirée rencontré de deux des  entreprises artistiques contemporaines considerées parmi les plus convaincantes, lucidement ancorées dans l’analyse des structures culturelles des années du regime communiste et du dernier décennie.

Comme les projets choisis dépassaient en ampleur et complexité les possibilités réduites du pavillon, ils étaient par conséquent, largement et clairement présentés dans des publications conjointes, des catalogues, des pliants et des photos.

Ainsi le recours à l’installation “Serving Art”, conçue par Dan Cãlin et Iosif Kiràly pour l’Academie Schloss Solitude de Stuttgart en 1998 (projet s’insérant logiquement dans la succession des recherches et manifestations suscitées par l’investigation de l’archive de la revue mensuelle “Arta” (“Arta Plasticã”), authentique dépôt documentaire de l’Histoire de l’Art roumain des quarante dernières années) complétée par le fascinant compte-rendu de Dan Perjovschi (le projet intitullé “rEst”), sur les rapports immédiats de l’artiste avec le contexte politique, social et culturel qui l’englôbe, contraignait le visitateur de réaliser un contact tout à fait différent avec l’espace Est-Européen, un espace qu’il ne connaissait pas, ou pas sufisamment, lui dévoilant des angles au moins innattendus.

Car, tandis qu’à l’aide de quelques photographies, occasionellement floues, suspendues aux murs, il pouvait sentir le foisonnement de cette vie secrète et fruste qui palpitait autour de l’art officiel - présences anonymes, gestes et objets insignifiants, ambiances miséreuses, etc. - et imaginer une autre réalité qui par sonn authenticité foncière, par sa vigueur irrepressible nourrit, pendant tant d’années, les efforts de contrecarrer le caractère obséquieux, conventionnel et médiocre de cette modalité de traduire les directives du parti, et raffermit ainsi notre capacité de résistance, son contact avec les grafitti étalés directement par terre, sous ses pieds, le confrontait avec l’acuité pressante des problèmes contemporains.

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Prolifération minuscule et éphémère, network accumulant dans ses compartiments formes et inscriptions hautement significatives, les dessins-sténogrammes issus du crayon nerveux et impitoyable de Dan Perjovschi, parsemés de rémarques corrosives, d’éclats d’humour ou de tendresse, d’allusions tragiques, recompensaient la patience de ceux qui s’acharnaient à les dechiffrer, leur offrant la possibilité de méditer sur les soubressauts souvent absurdes ou ridicules d’un contexte social en voie d’acquérir son nouveau statut démocratique. Surface - cartoon devenue image d’un monde en mouvement, prêt à disparaître pour laisser la place à quelque chose d’autre, encore inconnu, le projet de Dan Perjovschi peut être considéré aussi comme une quintescence de la continuelle métamorphose auquelle notre mentalité actuelle est contrainte.

Enfin, récéptif comme d’habitude aux manifestations connexes de la Biennale, l’Istituto Romeno du Cannaregio avait mis ses salles à la disposition d’une équipe de cinq jeunes artistes, lesquels partant des capacités d’un programme Microsoft usuel, le Windows’98 utilisaient l’ecran de l’ordinateur comme jadis, la fenêtre albertienne ouvrait le monde de l’art aux regards avides de sonder l’espace incomensurable.

Certes, pour l’imagination du createur anticipant le nouveau millénaire la réalité sensorielle  ne suffit plus: la posséder, la dépasser, la plier au bon gré de sa fantaisie et de ses désirs en l’amplifiant à l’aide de l’ordinateur pour plonger finalement dans les méandres de la réalité virtuelle, cela exclue l’usage des instruments traditionnels.

Même averti donc, sur son incontestable actualité, le premier contact avec l’Exposition du Cannaregio peut déconcerter.

Dans les chambres presque vides, la présence impersonnelle des téléviseurs inertes, des amas de cables trainant par terre, perd son inexpressivité quand tout fonctionne et nous surprend par la pertinence des installations savamment conçues justement pour être décodées par l’intermédiaire des techniques multimedia.

Manoeuvrée parmi des objets choisis et arrangés avec le plus grand soin (Dan Mihãlþianu, “Alcohology Travel”) la vidéo camera peut s’arrêter sur des détails, insister sur des gros-plans, intercaler des photos, des dessins, des inscriptions, des affiches, etc. (Mircea Florian, “Acqua”, Nicolae Onucsan, “Wet Paint”) ou étudier simultanément des effets saisissants (les fluxus énergetiques declenchés par Alexandru Antik, “Corpus Transit”) ou des formes en mouvement, des soi-disant “incidents mineurs” qui parsèment le temps qui s’écoule sur la surface d’un mur, sur le coin d’une ruelle de Venise, etc. (Alexandru Patatics, “Insignificant Events”). Couleurs et sons réverbérés, moments de silence interrompus de bruits, fond musical rythmé ou diaphane, tout entretient un engouement  intellectuel, une sorte de magie sensorielle qui disparaîssent dès que le système est debranché. On se retrouve un peu depaysé, entouré de la morne indifference des appareils éteints, et on se demande en partant, non sans un brin d’inquiétude, comment appreciera ce que nous encore entendons par art, l’homme du siècle suivant. C’est certainement, une question que la Biennale de Venise nous aidera à formuler, meme si une reponse est encore imprévisible.

 

 

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